Pourquoi le paysage, et pas le portrait
On me demande parfois pourquoi je ne photographie pas les gens. La réponse tient en peu de mots : je n'aime pas demander. Un portrait suppose une présence, une attente, une forme d'accord tacite que je trouve intimidante des deux côtés de l'objectif. Un paysage, lui, ne pose pas. Il est là avant moi, il sera là après, et il ne me doit rien. Cette indifférence me repose. Elle me laisse le temps de regarder sans être regardé, de me tromper sans gêner personne, de revenir demain si aujourd'hui ne donne rien.
La lumière d'ici
Marseille a une lumière qui ne ressemble à aucune autre, et je ne dis pas cela par fierté locale. Quand le mistral souffle deux jours de suite, il emporte la brume, la poussière, l'humidité, et laisse un ciel lavé d'un bleu presque dur. Les ombres deviennent nettes comme des découpes. Le calcaire blanc des calanques renvoie tout, et il faut apprendre à composer avec cette violence : exposer pour les hautes lumières, accepter que le reste s'enfonce dans le noir.
Et puis il y a l'heure bleue, ces vingt ou trente minutes après le coucher du soleil où la Méditerranée prend une teinte d'encre et où le ciel hésite entre le jour et la nuit. C'est le moment que je préfère. La lumière est douce, égale, presque sans direction. Tout se calme, moi compris.
Ce que j'emporte
Mon matériel tient dans un sac que je porte depuis longtemps. Un boîtier, deux objectifs : un grand-angle pour les horizons larges, une focale plus longue pour isoler un détail de roche ou une ligne de crête. Et un trépied qui a vécu, avec une jambe qui grince et une rotule que je serre un peu plus fort qu'il ne faudrait. Je ne cherche pas le dernier modèle. Ce que j'ai me suffit, et surtout je le connais par cœur : je peux régler l'appareil sans le regarder, dans l'obscurité, les doigts gourds. C'est tout ce que j'attends d'un outil.
Marcher d'abord
Presque toutes mes photos commencent par une marche. Une heure, deux heures, parfois davantage, le sac sur le dos et l'appareil rangé. Je ne le sors pas tout de suite. Marcher me permet de m'accorder au lieu, de sentir d'où vient le vent, de deviner où la lumière va tomber quand le soleil aura tourné. Souvent je repère un endroit, je m'assieds, et j'attends. La patience n'est pas une vertu que j'ai naturellement ; c'est la photographie de paysage qui me l'apprend, un peu chaque fois. Un nuage qui passe, une vague plus haute que les autres, un bateau qui sort du cadre : il faut parfois attendre longtemps pour que tout s'aligne quelques secondes.
Le noir et blanc
Je travaille beaucoup en noir et blanc. Non par nostalgie, mais parce que la couleur, ici, est tellement forte qu'elle prend toute la place. Le bleu de la mer, l'ocre des roches, le vert sombre des pins : c'est déjà une carte postale avant même d'avoir cadré. Enlever la couleur oblige à regarder autre chose : les formes, les textures, les rapports entre les valeurs. Une paroi devient une matière, une étendue d'eau devient une surface. Le noir et blanc me demande d'être plus honnête sur ce que je vois vraiment.
Ce que je rate, ce que je garde
Je rate beaucoup. Des horizons pas droits, des expositions trop justes, des compositions où je n'ai pas su choisir. Je rate des lumières parce que je suis arrivé en retard, ou reparti trop tôt. Je rentre parfois avec deux cents images et je n'en garde aucune. Ce n'est pas grave. Ce que je garde, c'est une image sur cinquante, peut-être une sur cent : celle où je reconnais quelque chose que j'ai ressenti sur place, et pas seulement quelque chose que j'ai vu.
Trier, puis développer
Le tri se fait chez moi, quelques jours plus tard, jamais le soir même : il faut que l'excitation de la sortie retombe pour juger les images avec un peu de recul. Je passe une première fois vite, sans réfléchir, en écartant ce qui ne tient pas. Je repasse ensuite lentement sur ce qui reste. Le développement, dans un logiciel dont le nom n'a aucune importance, reste sobre : recadrer un peu, redresser l'horizon, ajuster les contrastes, parfois convertir en noir et blanc. Je n'ajoute rien qui n'était pas là. Si une image a besoin d'être sauvée, c'est qu'elle ne méritait pas de l'être.
Ce que 41 ans changent dans ma façon de regarder
Avoir 41 ans me fait regarder plus lentement. Je cours moins après l'image spectaculaire, celle que tout le monde a déjà faite. Je préfère un coin de rocher que personne ne remarque, une brume sur l'eau, une ligne de sel sur une pierre. Je crois que mon regard s'est apaisé, ou peut-être qu'il s'est simplement lassé de l'évidence. Mon travail me laisse des week-ends et quelques soirs ; c'est peu, et c'est justement ce peu qui me rend attentif. Je ne peux pas me permettre de gaspiller une lumière.
À qui débute
Si vous débutez, voici ce que je peux dire, sans prétention. Sortez avec un seul objectif, et gardez-le un an. Apprenez à lire la lumière avant d'apprendre les réglages. Levez-vous tôt, restez tard : le milieu de journée ne pardonne rien. Regardez longtemps avant de déclencher, et déclenchez moins. Ne comparez pas vos images à celles des autres ; comparez-les aux vôtres d'il y a six mois. Et marchez. Le meilleur point de vue est presque toujours à vingt minutes de l'endroit où tout le monde s'arrête.